La polyphonie peut elle être une allégorie de la démocratie ?
Quarante ans de spectacles avec l’ensemble Clément Janequin (création de la Barca per Padovana et O comme Eau en 1984) m’ont amenée à m’interroger sur la pratique de cette forme particulière d’écriture musicale qu’est »la polyphonie ». Dans le cadre de cette série de petites formes que je réalise depuis 10 ans autour du thème »transmettre le spectacle vivant ? », j’ai souhaité interroger mes compagnons chanteurs et musicologues : « la polyphonie peut elle être une allégorie de la démocratie ? »
Le résultat me ravie. Ces 12minutes sont un ovni jubilatoire comme souvent à la péniche qui unit la réflexion savante au divertissement. J’aime que les intellectuels nomment les concepts avec des mots justes, j’aime que les artistes donnent une dimension sensible à ces concepts. En ces périodes tumultueuses où la démocratie est bien mise à mal, que pouvons nous faire? Surtout ne pas sombrer dans le pessimisme, relever le défi et chacun, d’où nous sommes, essayer de réfléchir et d’infléchir.
Voici donc une petite dissertation musicale autour de la question : »la polyphonie peut-elle être une allégorie de la démocratie ? »
La polyphonie, une allégorie de la démocratie ?
On voudrait répondre oui – et peut-être le pourra-t-on finalement – mais quelque chose dans la structure et l’histoire de la polyphonie s’y oppose : l’ordre polyphonique, c’est-à-dire, en son sens le plus général, le système de l’harmonie.
Techniquement, chaque voix singulière ne reçoit sa détermination formelle que de l’ensemble dont elle est une partie, sur un principe à la fois organique (le tout est supérieur à ses parties) et holistique (le tout impose l’ordre hiérarchique de ses parties). Si au XVIIIe siècle, rousseauistes et ramistes se sont déchirés sur la question de savoir, de la mélodie ou de l’harmonie, laquelle était première et génératrice de l’autre, il est clair que, dans la musique occidentale, la mélodie n’émerge que d’un sens harmonique dont elle est une actualisation, et qu’elle enveloppe comme sa virtualité.
On me rétorquera qu’historiquement, c’est le contraire qui est vrai : le contrepoint, horizontal et en développement « autonome » a cédé le pas à l’enchaînement vertical des accords. Mais le contrepoint lui-même n’est pas pensable sans le système qui le fonde et l’autorise (sans quoi rien ne le distinguerait de la cacophonie). Et la différence entre modal et tonal ne fait rien à l’affaire, puisqu’originellement, le chant modal était monodique et que, devenant polyphonique, il a dû, à la Renaissance, s’autotraduire partiellement en système tonal.
L’autonomisation progressive de chaque voix de la polyphonie renaissante n’est que l’effet d’une expérimentation des limites de l’éloignement harmonique, visant à faire sentir combien le système, par sa solidité même, pouvait traverser de distorsions souples et audacieuses, pour ainsi dire anamorphiques, sans rien perdre de sa consistance structurelle.
Or on le sait, l’harmonie musicale reflète une harmonie mathématique qui, elle-même, témoigne d’une harmonie cosmique et divine. De Pythagore à Leibniz, tous en sont d’accord. Le beau mot d’harmonie ne doit pas dissimuler ce qui seul la fonde : l’ordre, garanti, immuable, hiérarchique, sous lequel toutes les singularités multiples non seulement trouvent leur place, mais justifient leur existence subordonnée au Tout souverain. Qu’est-ce qu’un individu, au sens classique, sinon une singularité elle-même régie par un ordre interne (organique, hiérarchique, harmonique) qui reflète celui du Tout, et ne tire son autonomie que cette correspondance au Principe, correspondance qui la rend inéluctablement hétéronome. Qu’une voix, dans la polyphonie, mène sa vie propre au sein de l’ensemble n’est pas une objection : la vie, en ce sens, est organique, et n’échappe pas au système (et qui pressentirait, tel Deleuze, que la vie démocratique est un corps sans organe, aurait raison, mais il n’en trouverait peut-être des manifestations musicales que dans certaines musiques contemporaines).
La crise profonde de la polyphonie à la fin de la Renaissance, qui va déboucher sur la monodie accompagnée et le recitar cantando, ne traduit pas le passage d’une servitude à une autonomie, mais plutôt d’une harmonie rationnelle à une expressivité affective : le chant s’éloigne de la représentation de la raison pour s’aventurer dans celle de la passion. C’est une prodigieuse révolution, mais pas encore une émancipation en direction de la liberté humaine. Car l’affect – et c’est sa prodigieuse richesse -, c’est le désordre, le chaos, la contradiction : on apprend que l’humain est disharmonieux, et que c’est sa beauté et sa grandeur. Grandeur tragique, que sauront aussitôt capter la monodie accompagnée, et, partant, l’opéra. La basse continue, c’est le destin en marche : lamente-toi autant que tu veux, tu glisses sur un tapis d’accords qui, marche après marche, te conduira à ta fin avec une nécessité d’airain. La tragédie n’est pas non plus le royaume de la liberté.
Nous ne disons donc pas – loin de là – que le recitar cantando est, plutôt que la polyphonie, la juste allégorie de la démocratie. En tout cas, pas au sens d’une liberté fondamentale de l’individu. Plutôt au sens d’une émancipation de la contradiction, du dissensus.
Or je crois profondément que ce qui caractérise la démocratie, ce n’est pas l’accord, le consensus, mais précisément le désaccord, la dissonance, le dissensus. La démocratie – radicale en ce sens –, c’est le droit à la dissonance non résolue, à l’absence d’accord. Les singularités pour elles-mêmes, en multitude. C’est la société construite, tant bien que mal, toujours précaire pour cette raison, à partir de la multitude (Spinoza) – et non dérivée d’un tout. En régime démocratique, personne n’est le contrepoint de personne. Plutôt le contrepoids, la force opiniâtrement contraire qui fait que l’ensemble ne s’effondre pas.
La modernité n’est pas polyphonique (la polyphonie n’y a d’ailleurs pas résisté) et, ainsi considéré, rien ne me semble autoriser l’analogie entre la démocratie et la polyphonie.
Mais il y a un Mais.
La polyphonie est un modèle de praxis musicale. Et c’est dans la pratique même de la polyphonie, particulièrement celle d’aujourd’hui, que pourrait s’esquisser le modèle démocratique recherché. Car si la polyphonie classique est, en tant que système et structure, le reflet d’un ordre cosmique hiérarchisé, sa mise en œuvre par les musiciens s’en distingue fondamentalement. L’interprète moderne de musique polyphonique — contrairement, peut-être, au compositeur qui l’a conçue — n’est pas un démiurge imposant un ordre préétabli, mais un être engagé dans une relation horizontale avec ses pairs. Les ensembles vocaux qui pratiquent la polyphonie renaissante aujourd’hui, souvent sans chef, incarnent une forme authentique d’autogouvernement. Chaque chanteur est souverain dans sa ligne, tout en étant absolument dépendant de l’écoute des autres. Sa liberté n’est pas celle, illusoire, d’une indépendance absolue, mais celle, exigeante, d’une responsabilité partagée. L’harmonie qui en résulte n’est pas l’expression d’un ordre transcendant qui s’imposerait d’en haut, mais l’émergence d’un équilibre instable, constamment renégocié dans l’instant.
Cette pratique est démocratique en ce qu’elle ne craint pas la dissension. Les dissonances — qui d’ailleurs étaient déjà là, frémissantes, dans la polyphonie de Gesualdo ou de Monteverdi — n’y sont pas perçues comme des erreurs à corriger, mais comme des tensions nécessaires, des moments de vérité où se révèle la singularité irréductible de chaque voix. L’espace d’interprétation qui s’ouvre entre la partition écrite (la loi) et sa réalisation (la vie) est l’exact équivalent de ce que Hannah Arendt nommait l’espace public : lieu d’apparition des êtres dans leur singularité agissante. La démocratie, comme la pratique polyphonique, n’est donc pas un état harmonieux donné une fois pour toutes, mais un processus fragile, toujours à reprendre, où chaque voix doit trouver sa juste place sans céder à la tentation de dominer les autres ni de s’effacer devant elles. Ce n’est pas l’unisson — cette abstraction qui réduit la multiplicité à l’unique — mais la concordance des différences qui fait à la fois sa beauté et sa difficulté.
Ainsi, si la structure théorique de la polyphonie, dans son ancrage métaphysique, contredit l’idéal démocratique, sa pratique vivante, elle, peut en constituer une allégorie convaincante. Le chanteur de polyphonie, comme le citoyen démocratique, sait que sa liberté n’a de sens que dans la relation à l’autre, que sa voix singulière n’existe pleinement que dans l’espace commun qu’elle contribue à créer, et que l’harmonie la plus profonde naît précisément de cette tension permanente entre l’un et le multiple. Ce n’est donc pas dans la partition que se trouve l’analogie, mais dans les corps chantants qui la font vivre — et parfois la dépassent. La démocratie, comme la polyphonie ainsi pratiquée, serait moins un système qu’une éthique relationnelle, moins un ordre donné qu’une attention constante à l’équilibre précaire de la vie en commun.
Dorian Astor
Avril 2025
